Je débarquai un matin d'été 76, en pleine euphorie olympique dans un Montréal survolté. Les agents d'immigration tentaient de répérer dans la foule des arrivants le moindre terroriste. Certains pays africains venaient de boycotter les jeux de Montréal à cause de la présence de l'Afrique du sud. Et dans l'avion même, la rumeur circulait qu'à cause du boycott africain les Noirs n'étaient pas chaudement accueillis à Montréal. Les gens n'ont aucune idée de la somme de rumeurs qui circulent dans un avion venant du tiers-monde. On se demande comment font ces faux touristes venant des pays les plus pauvres de la planète pour, sans quitter l'avion ni recevoir d'autres informations que celles concernant la météo, savoir de manière si détaillée l'état d'esprit des agents d'immigration du Canada. Quelqu'un dans l'avion fit remarquer que nous n'étions pas concernés par ces mesures d'expulsion pour la simple raison que, même étant aussi noirs qu'eux, nous ne sommes pas pour autant des Africains mais des Haïtiens. Il faut le faire savoir tout de suite aux autorités canadiennes avant qu'on ne nous refoule à cause de cette similitude de couleur. Dans ce cas ce sera du racisme, a lancé une dame. Quelqu'un a ajouté qu'on pouvait comprendre à la rigueur l'attitude plutôt brutale des agents canadiens envers les Africains qui ont boycotté les jeux (même si ceux-ci avaient une bonne raison de le faire) mais étendre cela aux Haïtiens qui participaient tout de même avec une forte délégation de trois athlètes accompagnés de douze officiels, ne pouvait être que du pur racisme. Faut-il leur préciser que Haïti n'est pas l'Afrique? Tous les Noirs ne sont pas des Nègres. Et les Haïtiens qui ont conquis leur indépendance contre la France napoléonienne par le fer et le sang depuis ce premier janvier 1804 continuent de refuser qu'on les confonde avec ces Africains qui n'ont eu leur indépendance que, dernièrement, dans les années 60. Bon, en Haïti, c'est comme cela, la fibre patriotique n'est jamais loin. Et une étincelle peut mettre le feu aux poudres. Ce n'est pas pour rien qu'un ami haïtien décrivant plus tard la différence entre le Québec et Haïti eut à dire que si au Québec le sang a une odeur d'eau de cologne, en Haïti c'est l'eau de cologne qui a une odeur de sang. Je crois qu'on était presque à l'atterrissage quand un homme derrière moi a émis l'hypothèse que précisément, dans un tel cas (le boycott des jeux olympiques de Montréal à cause de la présence de l'Afrique du sud) nous devons nous ranger du côté de nos frères Africains. Tous les Haïtiens dans l'avion ont applaudi et ont promis de refuser tout à l'heure le visa d'entrée au Canada pour protester contre la participation de l'Afrique du sud à ces jeux de Montréal. Naturellement chacun sait que cela se passera autrement dans la réalité.
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Cela s'est passé de manière étrangement facile pour moi avec l'agent d'immigration. Les questions d'usage. J'avais bien appris ma leçon. Un ami qui avait déjà vécu au Canada m'avait bien expliqué l'affaire: la seule chose que les agents d'immigration détestent c'est qu'on ne réponde pas directement à leurs questions. Alors qu'en Haïti c'est carrément impoli de répondre simplement à une question posée. Il est impératif de faire une petite digression sinon votre interlocuteur reçoit la réponse comme une gifle sèche. Quand on m'a demandé mon nom alors que l'agent tenait bien en main mon passeport où mon nom s'étalait en toutes lettres, je n'ai pas pensé, comme mon prédecesseur, que l'agent d'immigration ne savait pas lire, ni même qu'il me prenait pour un idiot. Je me suis simplement dit que les Canadiens (à l'époque en Haïti, le Québec n'existait pas, on ne connaissait que le Canada qui était pour nous un pays totalement francophone) sont bien différents des Haïtiens. Voilà encore une bonne raison pour voyager. L'agent d'immigration a vite compris que j'étais prêt à collaborer. Pour lui, un homme du tiers-monde qui répond directement à des questions en apparence banale (non et adresse par exemple) sans tenter aucune explication supplémentaire, eh bien cet homme a déjà fait la moitié du chemin vers cette intégration rêvée dans la culture d'accueil. L'idée c'est de faire le plus vite possible de ces immigrants de bons petits Canadiens qui auraient rapidement ingurgité les us et coutumes du pays. L'agent me sourit tout en rendant mon passeport.
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