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Un aller simple

Par Dany Laferrière (page 4 de 5)



Dans un taxi haïtien. Montréal. 16 nov 76 (le lendemain de la victoire du parti québécois). Le chauffeur se tourne vers moi.

Tu es Haïtien? Oui, je fais. Tu as regardé les élections hier? Magnifique! Le Parti Québécois est enfin arrivé au pouvoir. Depuis combien de temps es-tu ici? Me demande-t-il sur un ton assez brutal. Cinq mois. O.K. Je vais te dire quelque chose. Ce pays appartient aux Haïtiens. On est partout. Dans les écoles, dans les hôpitaux et pas uniquement comme malades, dans les usines, partout… Avec le taxi, on contrôle la rue, la nuit comme le jour. On sait exactement ce qui se passe dans la politique avant tout le monde. La semaine dernière, j'ai pris le premier ministre Bourassa deux fois dans mon taxi. Et on a longuement causé. Monsieur Bourassa a compris qu'il ne fallait pas minimiser l'importance des Haïtiens ici au Québec. Mais il l'a compris trop tard. Mon beau-frère, le mois dernier, a pris Trudeau. Trudeau est un rusé. On ne peut jamais savoir ce qu'il pense. Si vous êtes si puissants pourquoi n'occupez-vous pas des postes de direction au lieu de faire le taxi? Ceux qui ont vraiment le pouvoir ne doivent jamais se faire voir. Tu as vu la communauté italienne. Elle a trop montré sa force, et aujourd'hui, on n'entend plus parler d'elle.Mais... Mais quoi?


Les gens du nord croient que l'hiver, surtout la neige, constitue l'événement capital du voyage. Il est vrai que c'est un gros morceau. Mais c'est le mouvement sur l'échelle sociale qui me fascine. On passe brusquement du statut enviable en Haïti d''intellectuel petit-bourgeois à celui d'ouvrier. Et il ne s'agit pas d'un emploi d'été comme cela arrive aux jeunes étudiants nord-américains. La première journée que je me suis retrouvé devant une machine, il m'a fallu un long moment pour comprendre ce qui m'arrivait. En Haïti, la situation économique est peut-être désastreuse, mais j'avais un statut social. Mon père était journaliste, très brièvement maire de Port-au-Prince, sous-secrétaire d'état et diplomate pour finir. Ma mère, archiviste. Mes grands-parents vivaient confortablement à Petit-Goâve. Et me voilà devant cette machine conçue pour me broyer (j'ai failli perdre un bras le premier jour), en présence de tous ces gens qui croient que c'est la meilleure chose qui pouvait m'arriver. Pour eux, ma condition n'a jamais été meilleure. J'ai passé l'après-midi dans les toilettes de l'usine à réfléchir à ma nouvelle condition. J'étais un ouvrier, un immigrant et un noir. Banco! Le fond de la cale. Je suis rentré chez moi. J'ai tout éteint. Je me suis assis au milieu de la pièce, dans le noir. Pour la première fois de ma vie, je ne réfléchissais pas à un problème politique, littéraire ou philosophique, mais bien à ce qui m'arrivait dans la vie quotidienne. La vraie vie, comme on dit au Québec. La question n'était pas ce que j'allais devenir, mais plutôt ce que je comptais faire de moi-même. Ma vie se trouvait pour la première fois entre mes mains. C'était à la fois affolant et excitant. J'étais seul dans cette ville. Le tronc de l'arbre généalogique. Personne avant moi, et pas encore de descendance. Je ne suis plus ici un fils, mais je ne suis pas encore un père. Moi seul. L'arbre penchera suivant la direction que je lui donnerai. Les nouveaux copains québécois avec qui je passais mes nuits dans les bars venaient pour la plupart de ces pimpantes petites villes de banlieue entourant Montréal. Ils ne s'éloignaient en fait pas trop loin du nid familial. De temps en temps, quand cela allait trop mal pour eux, on ne les voyait plus pendant une ou deux semaines pour apprendre qu'ils étaient allés se refaire une santé à la maison familiale ( à Repentigny, Sainte Thérèse, Saint-Marc, ou Joliette). Quant à moi, il n'y avait personne derrière moi. Sans filet. Et c'est ce qui m'a sauvé.


On est en danger en ce moment. Si on les laisse faire, les Québécois vont nous prendre ce pays. Vous venez juste de me dire que le vrai pouvoir ne doit jamais montrer son visage. Là c'est différent... Il faut agir. Tiens ma carte. Appelle-moi. On a une réunion ce soir au sous-sol de l'église Notre-Dame. Voilà la grande différence entre les Haïtiens et les Québécois. Les Québécois pensent politique uniquement en termes d'indépendance. Tandis que les Haïtiens ne pensent qu'au pouvoir. Chaque chauffeur de taxi haïtien croît fermement que s'il le voulait vraiment, il pourrait devenir premier ministre du Québec. En attendant d'être président d'Haïti. Le pouvoir au Québec, ce n'est que pour faire passer le temps un peu ennuyeux de l'exil.









    
        
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