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Un aller simple

Par Dany Laferrière (page 3 de 5)



C'est un ami avec j'ai fait Jeunesse Canada Monde, Paul, qui m'a fait découvrir la banlieue aisée de Montréal. Ses parents sont sympathiques. Le père est un péquiste farouche. La mère ne s'intéresse qu'à sa famille. Famille typique. C'est dans cette maison que j'ai tout appris à propos de la politique au Québec. Je pensais que les gens d'ici ne connaissaient pas la discussion politique. Que le chef de l'état était un bon père de famille, catholique, qui dirrigeait son pays comme sa famille. J'ai vite compris que c'était beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. Ne vous fiez pas à ce visage innocent, ce parfum de campagne, ni cette espèce d'honnêteté paysanne (au début, je pensais que les Québécois ne savaient même pas mentir) qui flotte dans l'air. On a l'impression en arrivant ici que c'est un pays sans passé. Eh bien non, ils ont eux aussi eu (moi c'est Duvalier père) un homme fort qui a dominé leur conscience (Duplessis). Duvalier a régné en Haïti avec l'aide du vaudou, en jouant sur la peur ancestrale des gens. Duplessis, lui, a misé sur l'aide de l'église catholique. Duvalier a beaucoup joué sur le nationalisme pour rester au pouvoir. Duplessis, aussi. Bon, Duplessis n'a heureusement pas eu de tontons-macoutes à sa disposition. La différence se trouve dans la stratégie utilisée par chacun de ces deux peuples pour sortir de cette époque de grande noirceur. Les Haïtiens, obsédés par l'Histoire, n'ont voulu voir la question que sur le plan politique. Les Québécois ont accompli une révolution tranquille basée sur l'éducation et la laïcisation des pouvoirs publics. Et la culture aussi. Ils ont fini par ouvrir grandement les fenêtres. De l'air pur s'est engouffré dans la maison. Les Haïtiens pataugent encore dans la boue de la dictature.

Ce matin-là, me voilà assis en face du père de Paul, pour le petit-déjeûner. Paul était en train de cuver sa cuite d'hier soir. Mais ça alors! Ça alors! Jamais, je n'aurais cru cela… Claude Ryan qui demande dans son éditorial du Devoir de voter pour le Parti Québécois. Le Devoir étant le grand quotidien intellectuel du Québec. Quelqu'un, dernièrement, m'a expliqué que Le Devoir est au Québec ce que Le Monde est à la France. Le père de Paul me passe fébrilement le journal. Un long et copieux éditorial truffé de nuances et de réserves pour dire qu'il est contre la raison d'être du parti pour qui il demande de voter pour (on ne fait pas plus jésuite). En Haïti, on ne pense qu'à éliminer physiquement son adversaire politique. Ici, on demande de voter pour lui si on pense que c'est la chose raisonnable à faire. La raison. En Haïti, un adversaire politique est un ennemi. La passion. Seigneur!, je ne vais quand même pas tomber dans la formule de Senghor qui affirme que "la raison est hélène, et l'émotion, nègre". Quelle est l'importance d'un tel éditorial? Je demande. Enorme. Quand votre pire ennemi se range de votre côté, il n'y a pas de meilleure propagande... Et qu'est-ce qui va se passer quand le Parti Québécois va arriver au pouvoir? On va enfin poser la question. Quelle question? On va enfin demander aux Québecois s'ils entendent vivre dans un pays indépendant ou rester une province. Ah bon, en Haïti on a fait une guerre nationale pour avoir notre indépendance. Je n'avais jamais pensé qu'un pays pouvait devenir indépendant simplement en posant une question à ses habitants : voulez-vous être indépendant? Il me regarde de cette manière inquiète. Je venais de lui gâcher ce plaisir que lui avait procuré l'éditorial du Devoir. Quel malentendu! car j'étais en totale admiration devant le travail de fond accompli par le peuple québécois. Je préfère le matin calme au crépuscule sanglant.


J'ai passé la nuit de vendredi avec les amis de Paul. On s'était installé sur une petite île. Avec quelques caisses de bière Molson, de la marijuana et un peu de musique. Des gars et des filles. Cela m'a pris un certain temps avant de comprendre que le but ultime de la soirée pour les gars n'était pas de coucher avec les filles. On discutait surtout. À propos des surréalistes. Des poètes: Breton, Eluard. Des peintres: Dali surtout. Je ne comprenais pas. Le père complètement obsédé par les élections à venir. Le fils imbibé de surréalisme. Où est le lien? J'ai essayé de fumer un peu. Rien à faire. Cela ne me dit rien. D'abord: aucun effet. On me dit que la première fois, cela ne se passe pas tout de suite. Il faut attendre. J'ai attendu. Rien. Alors, j'ai commencé à regarder les filles et à écouter beaucoup moins attentivement le débat sur la différence entre Dali et Picasso. J'ai vite répéré une longue fille qui semblait, elle aussi, ne pas faire grand cas de Dali. Je suis allé m'asseoir à côté d'elle. Elle est douce et gentille. Je lui ai pris la main, comme ça. J'ai fait semblant de lire sa ligne du cœur. A un moment donné, elle s'est penchée pour m'embrasser. Je tremblais de tout mon corps. Il faisait légèrement frisquet, mi-novembre. On s'est embrassés longuement. Mon premier baiser québécois. J'aime son odeur. On avait fait un feu, et ses cheveux sentaient la fumée. Et aussi cette odeur que je n'avais pas à déterminer. L'odeur de l'autre. Je dois avoir moi aussi une odeur particulière. L'accent ou l'odeur. Personne n'y échappe. Aucun parfum ne peut masquer son odeur intime. Elle a commencé à me caresser. Je me sentais un peu gêné devant les autres qui nous regardaient.

Ton frère à l'air fâché, je lui dis. Ce n'est pas mon frère, c'est mon chum. Tu veux dire ton amoureux. Si tu veux, dit-elle en m'embrassant comme si elle allait me dévorer la bouche.

J'ouvrais les yeux pour voir le type toujours en train de me regarder. Qu'est-ce que tu as? Je ne peux pas avec ce type en face de moi. D'accord, fit-elle en m'entraînant de l'autre côté de l'île.

J'avais l'impression d'être une proie. Sensation inconnue pour un jeune homme dans la Caraïbe, sauf avec une riche touriste d'un certain âge. J'ai appris tant de choses en une seule nuit. Et de la même fille.







    
        
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