Me voilà déjà à la section des douanes. Et cette énorme femme, juste devant moi, en pleine discussion avec le douanier.
Le douanier: Aviez-vous déclaré ces mangues, madame?
La grosse femme: Où sont les mangues? Mais ce ne sont pas des mangues!...
Le douanier: Mais madame, je vois ici des mangues...
La grosse femme: Ce ne sont pas des mangues... Je vous le dis parce que c'est moi qui ai planté le manguier. Et c'est ce matin, juste avant de courir à l'aéroport que je suis allé cueillir moi-même ces mangues...
Le douanier: Je comprends tout cela, madame, mais ces mangues...
La grosse femme: Pourquoi vous les appelez des mangues... Je viens de vous expliquer que ce ne sont pas des mangues au sens où vous l'entendez...
Le douanier fait un geste las de la main pour dire qu'il jette l'éponge. Et la grosse femme, avec un magnifique sourire, pousse vers la sortie son charriot rempli de lourdes valises.
Elle a gagné mais jusqu'à quand le Canada acceptera cette étrange manière de voir la vie. Des mangues qu'il ne faut pas dire qu'elles sont des mangues. Il y a bien sûr cet autre débat à propos de la place de l'individu dans la société. Dans le sud (ou le tiers-monde), l'être humain semble être encore plus important que les lois, bien que les tontons-macoute les prennent souvent pour des canards sauvages. C'est pour cela qu'il y a cette difficulté là-bas à obéir à la Constitution. Chaque citoyen entend être traité sur un plan personnel, et ce qu'il a à dire pour sa défense lui semble toujours plus précieux que n'importe quel règlement. Alors que dans le nord, les institutions existent précisément pour empêcher que le citoyen puisse se croire un être singulier. Nous sommes tous égaux. Seule l'harmonie collective prime. En Haïti, l'anarchie règne. Et malgré la terrible dictature qui les écrase, les gens croient fermement que leur organisation sociale est préférable à ce qu'on trouve dans les pays occidencitaux. En Haïti tout est centré sur l'individu. De façon négative (la dictature) comme de manière positive (on croira aisément celui affirme qu'une mangue n'est pas tout le temps une mangue). Pourquoi? Eh bien parce que tout compte fait un être humain nous semble plus important qu'une mangue. Cette manière de voir le monde peut vous plonger quelquefois un interlocuteur non avisé dans une certaine confusion. J'ai pensé assez tôt qu'l me fallait marronner, du moins intellectuellement, si je ne voulais pas perdre la tête. Dans mon cas: faire semblant d'accepter une culture tout en essayant par tous les moyens de la dynamiter. Mais on ne peut pas tenir longtemps une telle position.
Me voilà dans la ville. À Montréal. Les gens sont à la fête. Les jeux olympiques représentent pour cette ville le plus important événement (à la fois social et sportif) depuis l'exposition universelle de 1967. Je suis très heureux de tomber sur une ville en pleine effervésence. La joie manifeste que je lis sur les visages des montréalais me change un peu du drame haïtien. On est en plein été. Les filles portent de si courtes jupes, ce qui me met les nerfs à vif. Les jeunes gens s'embrassent à pleine bouche dans la rue. C'est si nouveau. À vrai dire, tout est nouveau pour moi. Et même aujourd'hui, vingt-cinq plus tard, je suis encore abasourdi par ce changement. Je venais de quitter un pays si fermé sur le plan sexuel, si dur sur le plan politique, si terrible sur le plan social ( la faim, la santé, l'éducation) pour tomber brusquement dans le Montréal de 1976. La première chose qui m'a impressionné c'est l'absence de tontons-macoutes, c'est-à-dire ces voyoux armés par l'Etat. Je me souviendrai toujours de la première fois que j'ai assisté à une altercation entre un policier et un jeune hyppie. Le jeune hyppie agressif, presque insultant (au fait il ne défendait que ses droits), tandis que le policier gardait constamment son calme. Finalement, le policier est parti sans pouvoir libérer le banc du parc sur lequel était couché le jeune homme. Je ne comprenais pas ce pays où un jeune voyou (en Haïti un type habillé ainsi ne peut être qu'un voyou) pouvait mettre en échec la police. A la fin, le jeune hyppie m'a fait en souriant un signe dont je ne savais pas si c'était le V de la victoire de Churchill ou le fameux signe de la paix des hyppies. Etait-ce pour me faire savoir qu'il avait vaincu le dragon ou pour m'accueillir fraternellement sur son territoire?
Deux semaines à peine plus tard, je marchais tranquilement dans une petite rue bien sombre quand une voiture s'arrêta brusquement derrière moi. On m'interpelle assez rudement, je me retourne pour voir deux revolvers pointés sur moi. L'instant d'après, j'étais étalé sur le capot d'une voiture de police, jambes écartées. Fouille en règle. Ma situation semblait assez compliquée du fait que je ne comprenais pas ce qu'ils disaient. Ils parlaient avec un fort accent joual. Bon, me dis-je, le seul comportement à garder en face d'un policier et cela n'importe où dans le monde, c'est le silence. Et tête baissée. Voilà la première grande leçon que j'ai apprise instinctivement en Amérique du nord. L'un des policiers est entré dans la voiture tandis que l'autre me tenait toujours en joue. Il est ressorti un moment après en me lançant que je pouvais partir. Il l'a fait sur un ton vraiment aggressif comme s'il semblait vraiment désolé de devoir laisser s'en aller ainsi dans la nature un tel criminel. J'ai marché un peu avant de me retourner pour leur faire face. Je sais que c'était téméraire de ma part, mais je ne pouvais accepter que cela se termine de cette manière.
Pourquoi m'avez-vous interpellé, ai-je demandé sur un ton nettement poli?
Les deux policiers me jettaient un regard étonné. Comme je ne bougeai pas, l'un d'eux me lança:
On cherche un Noir.
Et l'autre d'ajouter:
Fais pas le fin avec nous!
Je ne comprenais pas exactement le mot " fin", mais je savais qu'il voulait me faire comprendre que j'avais, en faisant cette demande, franchi une frontière. J'ai passé les deux événements au peigne fin durant une bonne journée afin de comprendre, au-delà du racisme, ce qui les différenciait l'un de l'autre. Avec le jeune hyppie, cela s'est passé le jour et dans un parc public assez bien fréquenté. Peut-être que les policiers qui travaillent le jour, dans le quartier latin, sont différents de ceux qui opèrent la nuit dans les ruelles sombres. Ou si ce sont les mêmes, ils ont des mandats différents. Donc le même hyppie, la nuit, dans une ruelle sombre avec deux policiers recherchant un criminel, aurait eu un comportement différent de celui qu'il avait dans le parc (il aurait été moins sûr de ses droits). Un autre point a attiré mon attention : la question de l'accent. Je n'avais bien compris ce que disaient les policiers. Bien sûr, j'avais eu le comportement universellement admis en face d'un policier : le silence. Mais ce ne sera pas tout le temps suffisant. Il me faut tout de suite plonger dans la culture québécoise pour, non seulement comprendre ce qui se dit autour de moi, mais aussi pouvoir décoder assez rapidement les gestes, les signes, tous les non-dits de cette nouvelle société. Sinon, je suis un homme en danger.